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MICHÈLE ... en attendant le printemps (1-2 & 3)

 
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damejane
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MessagePosté le: Dim 14 Sep 2008 - 16:55    Sujet du message: MICHÈLE ... en attendant le printemps (1-2 & 3) Répondre en citant

MICHÈLE ... en attendant le printemps (1)

  nouvelle :
  MICHÈLE ... en attendant le printemps (1)



 PRÉFACE

L'histoire se déroule à Madagascar. Là bas, comme dans tous les pays où il semble que tout est possible tant la pauvreté donne à l'étranger le sentiment d'être riche, on rencontre facilement de drôles de voyageurs. Des aventuriers plus où moins escrocs, des gens taciturnes au passé lourd, des utopistes aux épaules maigres, des vieux enfants nostalgiques du paradis...
Michèle a trente cinq, quarante ans. C'est une vieille gosse révoltée à la franchise dérangeante qui ne boit pas pour oublier mais pour supporter ce que saisit son regard, pour désinfecter et brûler à l'alcool son existence; elle se saoule pour en rire si elle ne peut en rire autrement.
La misère qu'on voit tout le temps, on s'y habitue. Pour peu qu'on en souffre pas trop, on l'oublie même. De la misère bien palpable, Michèle ne parlera même pas. Mais l'amour, l'immensité de l'amour qu'on ne vit jamais assez..
 
1

Je m’appelle Michèle.
Mon nom en entier, c’est Janine Michèle Martin.
Mais j’ai toujours eu horreur de Janine. Depuis que je suis gosse.
Janine. Ca fait guimauve tu trouves pas? ... Michèle c’est mieux.
Je suis pas gouine mais j’ai toujours été garçon manqué. Je me suis toujours sentie con dans une robe, par exemple, tu vois ?
Je suis arrivé à Madagascar à huit, neuf ans, avec mes parents. Mon père était officier de gendarmerie. Officier de cavalerie plus exactement.
Papa, c’est un géant de plus de deux mètres. Enfin c’était. Parce que l’âge, ça te tasses, ça te fait voir les choses de moins haut.
Mais papa, il montait pas sur ses grands chevaux.  Elle est bonne celle là !
A la gendarmerie, quand un de ses gars faisait une connerie, à l’appel, il le faisait sortir des rangs et là, devant le drapeau et devant toute la caserne il demandait au gars :
                                 “Le trou ou mon pied au cul ?”
En général, les gars préféraient le pied au cul. Le lascar le disait, se retournait, et se baissait légèrement pour présenter son postérieur. Papa reculait un peu pour prendre son élan et vlan ! Un quarante sept magistral. Et pas un semblant, crois moi.
Celui qui n’arrivait pas à se retenir de rire dans les rangs prenait son petit frère. Papa, il prenait ça très au sérieux.
Quand il y en avait un qui le regardait bien dans les yeux pour répondre “ Lé trou chef “, alors là, c’était plus sérieux, c’est qu’il y avait une histoire d’honneur. Chez les malgaches, tu vois, il faut pas faire “afabaraka “ quelqu’un. Pas le déshonorer dans sa dignité, quoi. Chez eux, c’est vachement important comme truc. Ca peut provoquer des guerres de famille, et puis ça peut durer des générations ; tant que l’affront n’est pas lavé.
Moi je trouve ça con, la rancune. Ca t’encombre l’imagination de poison et ça te stimule l’orgueil, tu parles d'un sac à dos!
Papa, il respectait bien ces trucs là, il trouvait ça beau.
Il demandait au gars de déballer son affaire, et ça pouvait se finir par son “ Si tu continue comme ça, tu deviendras con et rigide “. Il aimait bien cette rengaine. C’est marrant dans la bouche d’un militaire, tu trouves pas ? ...Ou il donnait un jour symbolique de trou. Après avoir hurlé qu’il y avait une discipline et qu’il exigeait qu’on la respecte, et patati et patata. Quand cette armoire à glace se mettait à gueuler, ça impressionnait tout le monde, crois moi. ( Elle rit ) Il finissait par son martial :  “Tu n’as pas de quoi te vanter. Un jour on en causera et tu me diras pourquoi “.  Celle la aussi j’en ai eu des cuillères à potage.

Les gars, ils aimaient bien mon père; Ils le respectaient; Ils le craignaient, mais pas trop. Il passait du temps dans la brousse avec eux. Papa, c’était un vrai broussard avec la conscience de groupe. Mais malgré sa camaraderie militaire, je crois qu’il était très seul, au fond. Tu sais, c’est inévitable quand tu dois réfléchir à des choses que les autres ils ont même pas conscience. Tu peux être amené à prendre des décisions qui ne font pas plaisir alors tu parles, dans ces moments là, t’es toujours seul. Et puis quand tu te goures, c’est tout le monde qui paye. C’est ça le boulot de chef, au plus t’es tout le monde au plus t’es tout seul. C’est vite ingrat.
 
Pourtant les malgaches, ils aiment bien les causeries d’idées, et pour ça papa, il est bien rentré dans leurs manières. Entre lui et ses gars, il n’y avait pas d’histoire de vanité. Je te dis, en général, ils préféraient le pied au cul.
Quand quelqu’un prenait trop de pieds au cul au goût de papa, à l’appel il devenait froid comme le silence, il plantait ses yeux bleus de marbre dans les yeux du trop remarqué et : “Untel une semaine de trou”. Comme un glaçon. Crois-moi, pour le mec, c’était cent fois pire qu’un coup de pied à l’orgueil.
Quand j’ai eu seize, dix-sept ans, je me suis barrée avec une moto de la gendarmerie. J’ai suivi une bande de motards nomades qui venaient de débarquer. Parce que l’un d’eux m’avait dépucelée. J’étais amoureuse; Comme une gamine de seize ans.
Papa il a dit: “Qu’elle se dé merde. Si elle revient je lui mets mon pied au cul,  “ Pour ça, je sais de qui je tiens.
On faisait les cons ! ...J’ai vécu six mois dans un arbre... Avec des serpents. Tu parles d’une bande de Tarzan!
On chassait des crocos, on allait vendre leur peau à Tamatave.
Une fois, on chassait le sanglier. Bernard va dans l’eau pour aller en chercher un qui était tombé dans la rivière. Il avait déjà de la flotte jusqu’au cou quand j’ai vu un crocodile se foutre à la baille. Je hurle  comme une dingue, j’attrape le fusil et tu sais, le croco, il se retourne juste avant d’attaquer. A ce moment là il présente son ventre, sa partie vulnérable, alors là bing! bing! bing! J’ai vidé le fusil sur la bestiole. Il était tellement percé que ça aurait été indécent d’en faire un porte-monnaie.
Mais c’est comme ça que ça a commencé; Par hasard.
C’est une merde à tuer ces trucs là! Ils ont la peau du dos qui est dure comme une oreille qui veut pas entendre. On se marrait bien... Tu parles d’une insouciance!
Et puis, je me suis cassée la gueule en moto. On s’amusait à se mettre debout dessus. J’étais arrangée, j’ai fait six mois d’hosto. Bernard avait appelé papa et les mecs se sont volatilisés. Il m’a fait hospitaliser à Mananjara, à l’hôpital militaire, chez ses collègues.
Papa n’est pas venu me voir une seule fois à l’hôpital. Quand je suis sortie il m’a dit tu veux mon pied au cul, je lui ai dit que non et je me suis fait émanciper. Et puis on  s’est perdu de vue une bonne quinzaine d’années. On s’est revu par hasard à Tana, même pas un mois avant qu’il reparte en France. C’est la vie, ça; moi je ne crois pas au hasard. On s’écrit deux, trois fois par an.
 
2
André, il s’appelle Wu-Than. C’est Doriane qui l’a appelé André quand ils se sont connus. Elle trouvait ça plus pratique. Alors voila, tout le monde l’appelle André. Tous les amis de Doriane puisque les siens, il les a perdu de vue depuis elle.
Le jour où André a présenté sa belle à ses parents, ça s’est très mal passé. La vache !
Déjà qu’il n’épouse pas une chinoise, ça s’emmanchait mal. Tu sais, chez eux, les parents des fois, ils arrangent ça entre eux, les principaux intéressés ils sont encore gosses. Alors tu imagines l’effet que ça a fait aux deux antiques André à la place de Wu-Than. André! André chérinou. Doriane, ça ne lui serait pas venue une seconde à l’esprit de lui changer son appellation, André chérinou ça lui faisait tellement plaisir.
Les deux vénérables, ils n’y ont pas été de main morte, crois moi.
Sous leurs sourires courbettes de niakoués qui respectent la tradition de l’hospitalité, les deux antiques, ils ont purement et simplement renié l’indigne progéniture devant sa belle Française. Comme ça, c’était réglé. C’est la manière asiatique ça !
Si ça n’était leur départ précipité de la demeure parentale, Doriane ne se serait douté de rien. Elle tu sais, c’est pas une bileuse. André lui, comme tout jaune qui se respecte, il ne montre pas grand chose. D’ailleurs, quand ils sont passés à la maison, ce jour là, il était comme d’habitude. Il disait “pas grave, pas t’inquiète”, en coupant le gâteau.
C’est le soir, dans le coton bleu de l’homme qui a perdu ses billes que André lui a dit qu’il n’avait plus de parents, mais qu’il n’avait pas perdu au change parce que pour lui Doriane était tout au monde, tatitata, qu’il ne pouvait pas en vouloir à ses parents de ne pas comprendre son amour. “Pas comprend, dommage”.
Je l’imagine bien : Juste un voile de mélancolie, comme un nuage, avant de plonger la tête entre les cuisses de l’amour pour des dévotions zélées.
Le lendemain, plus rien et depuis non plus. Pas un mot.
Je ne crois pas qu’il s’en foute. Derrière son regard impassible de chinetoque, je l’ai déjà vu passé moi, la souffrance. Avec les dents serrées.
Tu sais, des fois, quand il y a du monde chez eux et que Doriane le traite comme un larbin, lui, ça ne lui viendrait pas à l’idée de se vexer ou de se mettre en colère. Il est triste ou il est blessé mais il ne dit rien ; il n’arrête même pas de sourire. Mais derrière sa gueule de musée Grévin, il ne va pas me la faire, à moi. Je le connais bien le niakoué. Même si je ne le comprends pas.
L’amour d’André, il est beau. Et ridicule. Ce qu’il a de plus beau, c’est sa manière de vivre le ridicule comme un honneur, une occasion d’aimer plus loin. de payer son amour au prix fort qu’il croit.
Accepter le ridicule aussi consciencieusement, avec autant de dignité, ouais, c’est beau. C’est con, mais c’est beau parce que c’est sincère.
L’amour d’André, il n’a pas de limite. Cà en est dangereux. Pour lui et pour Doriane; Elle pourrait lui demander n’importe quoi.
Oh! Et puis je m’en fous. Chacun sa définition de l’amour. Peu importe ce qu’elle vaut, chacun sa  merde. De toute façon, l’amour, on n’en donne jamais la moitié de ce qu’on en dit, on en dit toujours plus que ce qu’on en pense... Et pour ce qu’on en pense, on ferait mieux de s’abstenir de définition, crois moi.
On devrait jeûner pour réfléchir à l'amour, on confond tellement facilement l'amour et l'appétit, le désir. Le ventre plein on peut pas. A cause de la loi de la pesanteur.
Et puis, trop d’estomac manque de cœur. Alors dans ces cas là, ce que tu aimes, tu le manges, c’est inévitable.

André, il ne dit jamais non. Il acquiesce et il trottine. Peut-être que c’est pas mieux; Mais c’est le seul que je connaisse qui a pigé que l’amour, c’est un défi qu’on se lance à soi-même. Parce que accepter l’autre après les histoires de fleurs bleues, c’est là que ça commence l’amour. Après les sentiments qui jouent du violon. Après le désir même, quand l’autre révèle son inévitable petitesse.
L’autre ? C’est un défi à soi même je te dis !
...
Elle est vachement jolie Doriane. Elle n’est pas belle, non. Elle n’a pas ce rayonnement qui s’intensifie avec l’âge. Tu sais, cet espèce de crépuscule du regard, lumineux et profond en même temps. Quand Doriane elle a les yeux qui pétille d’enthousiasme et de fraîcheur, j’adore. Mais c’est pas encore ça. Y a pas cette sérénité qui apaise, qui invite doucement le cœur à parler. Ca viendra peut être avec le temps. Non, elle est jolie à la manière d’une trentaine d’années de vie facile.
Elle est un peu plus grande qu’André, brune avec des yeux verts, tirée à quatre épingles, maquillée comme une poupée. Avec cette mollesse lascive des gens qui ne sont pas nés au Soleil et qui ne s’y sont jamais habitués.
Ses parents étaient riches. Quand son père est mort, sa mère est repartie en France. Elle a hérité de plusieurs magasins. De vêtements, de cosmétiques, et je ne sais plus quoi. Elle a tout mis en gérance.
Chez elle, il n’y a pas de bonne comme chez n’importe quel Français. Non. André n’a pas voulu. “Moi t’occupe”. Il a monopolisé toute la dévotion en ce qui concerne Doriane. De la cuisine à la lessive des slips en passant par le ménage, le jardinage, la paperasse administrative; Je n’ai jamais vu une fourmi pareille. Il n’arrête jamais André. Il n’arrête jamais de la servir, de se plier en quatre pour lui faire plaisir. Et puis avec constance, pas de la frime d’amoureux; une soumission totale à ce qu’il pense être l’amour.
 Moi, ça me ferait chier je crois, j’ai pas assez de caractère pour ne pas en abuser sans que ça m’étouffe.
Doriane, tu parles! Voluptueuse comme elle est! Quand elle a quelque chose à demander, elle termine sa phrase par André chérinou à la place de s’il te plaît pour l’avoir plus vite. Doriane, c’est sac de caprices, sac à caresses. Et puis, elle a l’art de le stimuler. Par exemple, elle ne prend jamais mal ses chinoiseries. Parce que bon, on a beau tous être égaux devant Dieu,  franchement, on n’a pas tous la même manière de l’être. 


lire la suite  ==>  MICHÈLE ... en attendant le printemps (2) )

.
_________________
La vérité est la lumière de feu que te dicte ton coeur.
"Shanti-Om"


Dernière édition par damejane le Jeu 14 Mai 2009 - 13:03; édité 1 fois
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MessagePosté le: Dim 14 Sep 2008 - 16:55    Sujet du message: Publicité

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damejane
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MessagePosté le: Dim 14 Sep 2008 - 16:55    Sujet du message: MICHÈLE ... en attendant le printemps (1-2 & 3) Répondre en citant

  nouvelle :
  MICHÈLE ... en attendant le printemps (2)

3
Un jour, ça devait être en Septembre, je vais chez elle blaguer l’après-midi. Comme souvent, en arrivant, je joue avec les chiens. Je les secoue, ils me foutent par terre, on se roule dans la pelouse, on fait les cons. Et puis Rex, un des deux boxers, me mord le bras; Sans faire exprès. Tu sais, un chien quand ça s’énerve en jouant, des fois, ça oublie sa force. Là, il ne m’avait pas loupé le saligaud.
Dans quelle fureur il s’est foutu André ! putain , je ne l’avais jamais vu comme ça. Il a tabassé à coup de manche de pioche les deux chiens sans distinction. Si tu avais vu ça, tu m’en aurais voulu malgré toi. J’avais beau lui dire arrête André, il n’a pas fait exprès, il n’entendait plus rien. Il n’arrêtait pas de hurler en chinois en courant après les chiens. Chaque fois qu’il y en avait un qui passait à sa portée, il frappait de toutes ses forces. Pour le coup, c’était lui qui avait la rage. Les deux clébards, ils étaient complètement affolés, ils ne comprenaient rien.
 Comme mon bras saignait, Doriane a insisté pour qu’on aille désinfecter ça. Et puis crois moi, il m’avait fait mal la vache de clébard.
Le temps qu’on aille mettre un coup d’alcool dans la salle de bain et qu’on s’installe dans le salon, André arrive avec le plateau de café, comme si il ne s’était jamais énervé. Avec un sourire qui demande pardon que t’aurais cru que c’était lui qui m’avait mordu.
“Plus t’inquiète Michèle, j’ai tue le chien”
putain , le con, il a tué Rex.
Je me suis mise dans une de ces colères, la vache! Je l’ai engueulé vertement. Il n’était pas fier, crois moi. Mais alors quand Doriane a mis son grain de sel! ” Mais enfin André -elle ne disait pas chérinou- qu’est ce qui t’a pris ? “ Il se décomposait. Si tu avais vu comme il était désolé; Je crois qu’il se serait fait hara kiri s’il était Japonais.
“C’est pour Michèle pas peur”. Il avait les larmes aux yeux.
Je repasse une semaine après, ce qui était une longue absence à l’époque.
J’appelle Roxane, rien. Moi, naïve comme je suis, tu sais ... Je cherche un peu autour de la maison, rien. André était au fond du jardin, en train d’installer deux rangées de barbelés en V sur le mur qui faisait le tour de la propriété. Il m’a à peine regardée pour esquisser un vague bonjour de la tête. Visiblement, il n’avait pas envie que je le dérange. Moi j’avais pas spécialement envie de lui parler. Je lui faisais la gueule.
Les arbres en bordure du jardin avaient été abattus.
En passant près de la remise à outils d’André, sous les trois cèdres, je me dis à tous les coups, il l’a enfermé là. J’ouvre la porte, rien. J’entre là dedans, je ne sais même pas pourquoi, et là...Là, dans la cabane d’André, cet espèce de petit truc de trois mètres sur trois, je me suis fait clouer figures toi.
Devant moi, il y avait un petit Bouddha en personne. Comme je te le dis! ...Tu parles, je ne m’y attendais pas! Un petit Bouddha en personne ! C’est un petit bonze joufflu, jovial, avec un ventre rond comme le monde. Il était là, dans les rayons de Soleil qui passaient entre les rondins de bois du mur. Dans un espèce de peignoir, assis peinard, en train de se marrer. Avec une petite bougie dans un globe posé devant lui. Il y avait une orchidée dans une coupelle et la photo des vieux d'André près de l’encensoir. Le long du mur, tous les outils étaient là, bien astiqués, comme les militaires à la parade. Il n’y avait pas un clou qui n’était pas à sa place.
J’étais là, comme une conne. Tellement bouche bée que je devais avoir le menton entre les seins. J’avais l’impression d’être dans son jardin secret. D’être entrée dans le cœur d’André par effraction et puis de faire la voyeuse. En même temps, je ne pouvais pas bouger.
Le bon Dieu quand il s’adresse à toi, il ne prend pas de pincettes, crois moi..
Tout en silence. La vache, ça secoue.
J’avais envie d’enlever mes chaussures, je sais même pas pourquoi. L’odeur de l’encens qui me piquait le nez, ça me faisait venir les larmes aux yeux.
Je crois que André, même si il avait bouffé le foie de Doriane, je ne pouvais plus lui en vouloir.
Je me disais que même quand on essaye de faire de notre mieux, on est et on sera toujours une bande de cons, tous autant qu’on est. Et si vraiment t’as fais de ton mieux, ben tu peux être con sans remord parce que de toute façon, on est toujours le con de quelqu’un.
Vas savoir pourquoi, là, entre la brouette, le marteau, et le petit Bouddha, je me suis promis de ne jamais fuir les questions dérangeantes; et de ne pas avoir peur de me les poser si les gens sont trop polis pour être profonds. Tu parles, évidemment je ne m’y tiens pas. Mais j’essaye.
Je suis restée plantée là, deux, trois minutes, sans bouger. Ben crois-moi, trois minutes ça peut durer une éternité.
Et puis Doriane m’appelle, je la rejoins. Elle me sert dans ses bras. C’est chaud et frais en même temps. Ca sent bon. Elle a vraiment la classe d’une chatte de salon, Doriane. Ca me fait toujours chaud au cœur. Partager de la confidence avec quelqu’un, ça n’est pas rien, il faut assumer; C’est une responsabilité.
Je lui demande où est Roxane. Elle me dit qu’elle en sait rien et que s’il te plaît parlons d’autre chose. Je me dis “Ah ! Y a de l’eau dans le gaz “ je lui demande qu’elle m’explique.
Alors, figures toi que depuis la dernière fois, André s’est mis en quarantaine, au bagne, et la seule phrase qu’elle a pu tirer de lui c’est “Quand on fait bêtise il faut répare”.
"Et toi ma chérie, où es tu passée toute la semaine? ", Doriane a l’air de s’en foutre royalement.
Des fois, je me demande si son indépendance que j’admire tant, c’est pas de l’égoïsme sans complexe. De l’égoïsme qui ne cherche même pas à se justifier ou à se donner bonne conscience. De l’égoïsme qui se fout ouvertement de tout ce qui ne fait pas jouir.
Pourtant, le respect qu’elle a pour toutes les bizarreries des gens,  son écoute, ses efforts pour comprendre, tout ça, j’ai beau me dire que ça pourrait bien être l’égoïsme de comprendre pour mieux utiliser, ça séduit, t’y peux rien. Et elle le sait.
Doriane, c’est une irréprochable salope. Mais c’est mon amie, je l’adore, qu’est ce que tu veux ?
Je vais voir André. Moi tu sais je suis pas rancunière. Ca pète un bon coup et puis après on en parle plus. Je lui dis que c’est pas grave, qu’il faut pas faire la gueule, que mon bras est déjà guéri, que j’aurai pas dû m’emporter; Je m’excuse et tout et tout.
Il n’arrête même pas de s’escrimer avec son barbelé. Comme si j’existais pas.
Je déconne, j’insiste; Je lui tire le pantalon, lui dit de descendre, que si il descend pas son pantalon descendra tout seul. A la manière qu’il est descendu, je croyais qu’il était en colère, qu’il m’en voulait.
Penses-tu ! il  se sentait gravement coupable, oui ! Je lui ai pris les mains. Elles étaient toutes écorchées. Avant que je puisse en placer une, il a planté un regard bien déterminé dans mes yeux et puis il a dit “Moi colère déshonneur. Quand on fait bêtise, il faut répare. Michèle, laisse-moi. S’il te plaît” Je savais que je ne pouvais rien faire pour lui; alors je l’ai laissé s’esquinter au Soleil.
Doriane me dit que quand elle se lève il est déjà en train de se faire suer, quand elle va se coucher, il y est encore. Elle se demande comment il fait pour cuisiner la nuit, elle ne l’entend même pas.
 Doriane, ça ne la contrarie pas, ça ne la flatte pas; Elle respecte c’est tout. Remarque, étant donné son caractère, ça ne lui coûte rien, il faut bien le dire. Des fois, je me demande si elle n’est pas trop heureuse Doriane. Et puis, je me demande aussi ce que c’est le bonheur.
Est ce que c’est cette facilité ?
Est ce que cette anesthésie plus ou moins honnête, plus ou moins biologique, pour s’éviter les douleurs de la lucidité ? (Elle rit ) Tu parles ! Moi, des fois, quand je me saoule, je sais pourquoi. C’est juste pour accepter. Accepter ce que ça coûte d’être vivant. Boire pour oublier c’est une arnaque.
La griserie d’une manière de voir les choses en tout va bien ? ...La griserie... Du blanc avec du noir qui se justifie !...Ou alors c’est simplement le négatif de la connerie; Le complémentaire qui fait qu’elle existe. Je sais pas.
Le bonheur ! Ca fait longtemps que j’ai décidé d’apprendre à m’en méfier. Et puis c’est comme décider d’arrêter de fumer, je me fais couillonner par la maladie du lendemain. Le temps d’en revenir à pieds. Avec les genoux écorchés au cœur...Evidemment.
Il faut faire gaffe au bonheur. C’est comme le confort, ça embourgeoise, ça te met de la peau de saucisson sur les yeux. Et puis c'est comme un coquelicot, fragile et délicat qui se fane sitôt cueilli. Non, le bonheur ça ne se cueille pas. Quand t'en a dans le paysage tu peux t'y arrêter, t'en abreuver le regard et l'instant, remercier la pluie d'en faire pousser, mais ne cherches pas à le posséder, tu te ferais une prison avec la peur de le perdre.

Les Français, à Madagascar, ils ont vraiment déconné. Apprendre aux petits Malgaches que leurs ancêtres étaient les Gaulois ! Tu vois le tableau ? Les cons ! Ils leurs vendaient le sucre au tarif des produit d’importation sous prétexte que les entreprises étaient Françaises. Ils étaient sans complexe comme des presse-citron. Les gens, il leur faut toujours un bon prétexte qu’ils puissent appeler une raison. Après ils sont capables de tout. Ils me dégoûtent avec leur façon de toujours se justifier. C’est bien fait que ça leur ait pété à la gueule. Parce que c’est pas étonnant, espèce de ...
Bon. Il ne faut pas que je me foute en pétard parce que c’est encore moi que ça emmerde le plus.
Bref, on arrivait aux fêtes de fin d’année.
Ces couillons d’anciens colons indécrottables, ils faisaient des crèches avec de la neige. Comme chez nous ! Comme si il neigeait là où le petit Jésus est né ! Ah les cons !
Non ! Le petit Jésus, c’était le cadet de leurs soucis. Entre les cadeaux et la bouffe...
Remarques, à l’époque, la dinde aux marrons, je trouvais ça au poil. Qu’ils remplacent l’Enfant sacré par de la curetonnade familiale, je m’en fichais pas mal. De toute façon, à la messe de minuit, en général, j’étais déjà bourrée. Je trinquais en pensée quand le curé levait le verre de pinard. Je me disais que si c’était le sang du Christ, un de ces jours, je me ferais canoniser. Je me marrais en cachette.
... Et puis l’hypocrisie aussi ça me dégoûte, alors...
 
4
On avait fait le nouvel an chez Doriane et André.
Quand ils reçoivent, ils n’y vont pas au dos de la cuillère tous les deux. La vache ! Ils ont vraiment l’art de mettre les petits plats dans les grands.
André, il ne se ménage pas, crois moi... Pour que Doriane mette la main à la pâte, c’est que ça y va hein ! Ca fait une sacrée nouba dans la cuisine.
Pour ça, les jaunes, ils sont sans complexe. Ils n’ont aucun scrupule à mélanger les légumes, les fruits, les viandes, le crabe, les crevettes, le poisson, le sucré, le salé, le piquant, ils n’ont pas de limite. Ils ne s’embarrassent pas de couverts; Quand les baguettes sont inutiles, ils mangent avec les doigts et baste ! On n’en parle plus.
C’est ça leur force : Ils bouffent n’importe quoi. Sans pitié.
C’est aussi leur faiblesse : Trop d’estomac manque de cœur...
On s’est fait péter la panse ce soir là, oh, putain !
Je suis incapable de te dire tout ce qu’on a mangé mais c’était bon hein ! Tu sais avec toutes leurs chinoiseries coupées menues menues.
Et puis, il y a tout un tas d’épices là dedans ! Tu n’en connais pas la moitié, je suis sure.
Et les herbes ! De la menthe, du basilic, de la coriandre en feuilles, du persil, des petits oignons en tige, de la ciboulette, du cerfeuil... Hhhh ! Ca te met une de ces fraîcheurs dans la bouche ! T’as l’impression de brouter la Normandie... Oh, la vache, c’était bon hein !
On a mangé un tas de plats. Tu ne savais plus si c’était avec l’apéritif ou si c’était une entrée.
On buvait du champagne. Toute la nuit; Avec des trucs à la vapeur, frits, en salade... En beignets, en raviolis...
André était fier comme Artaban, la petite mère Doriane, heureuse comme si elle avait accompli les douze travaux d’Hercule en trois jours. C’était vraiment très réussi.
Il y avait quand même un plat principal. On l’accueille comme si c’était le gâteau, on applaudit et tout. C’était une espèce de rôti de veau farci, avec une garniture de pousses de bambou, de gingembre émincé. Des champignons, des algues... Des litchis, enfin il y avait un tas de trucs dedans. Tout le monde s’est régalé.
Je n’ai pas osé demander à Doriane ce que c’était, elle me l’aurait dit sans détour.
 Parce que tu sais, une fois, j’ai mangé du chat dans un resto chinois. Ils me l’auraient pas dit si je n’avais pas demandé. C’était bon, un peu comme du lapin, mais là n’était pas la question. Je t’assure que si j’avais vu le cuistot attraper le chat pour le trucider, il aurait passé un sale quart d’heure, crois moi.
Il aurait eu affaire à la mère Michèle ! Ca, je ne l’aurais pas loupé.
putain , je me suis foutu en pétard ! Ils n’ont pas osé nous donner l’addition. Moi quand ça pète, tu me connais hein ! Ils ont eu beau nous offrir le saké en prime, je n’y ai jamais remis les pieds.
Ha ! Les salauds !
Trois, quatre jours après, le temps de décuiter, de se faire une gueule à aller présenter ses vœux à gauche, à droite, je retrouve Doriane. André n’était pas là. On discute de la soirée, de Pierre Paul Jacques, bref, j’en viens à lui demander ce que c’était ce fameux plat principal.
Alors, tiens-toi bien. Figures toi que les deux clébards, André a foutu leurs cadavres dans une barrique au fond du jardin.
Et puis, il a laissé les vers et le temps faire le reste. Quand les vers ont bouffé toute la barbaque, ils se sont mis à se bouffer entre eux. Et puis, petit à petit, il y en a un qui domine les autres. Une fois qu’il a bouffé ses contemporains, il fait une bonne trentaine de centimètres. C’est ça qu’André a cuisiné.
putain , la vache ! Je te jure ! ... Et c’était bon en plus !
Et Doriane qui me raconte tout ça vautrée dans les coussins de son hamac, en se vernissant les orteils. Elle m’aurait dit la pâte à crêpes c’était pareil.
Pour le coup, je ne dis plus rien. Même pas envie de vomir, rien.
Je regarde Doriane. Même dans les positions les plus saugrenues, elle garde sa classe ; Son élégance paresseuse. La guibole levée, les orteils écartés, avec son petit bouchon pinceau, le petit doigt en l’air, la pointe de la langue qui dépasse au coin des lèvres tellement qu’elle s’applique, elle n’a pas l’air d’une conne. Ca ne lui viendrait pas à l’esprit. Tellement pas qu’à moi non plus.
C’est peut être mon côté garçon manqué, mais je ne comprends rien à certaines femmes. Parce que Doriane, y a pas plus femme.
Une seconde, j’ai eu envie de la jeter à une bande de légionnaires en rut, pour voir si il y a encore quelque chose qui peut la choquer ; la faire sortir de sa putain de volupté de chatte angora.
Elle me voit partir dans mes pensées, elle ne dit rien. Doriane c’est une des rares personnes avec qui j’arrive à partager le silence sans que ça devienne pesant.
Je l’imagine, le rouge à lèvres qui a bavé des joues au menton, au milieu de ces brutes, en train de subir leur bestialité.
Je ne me surveillais même Pas les pensées tellement j’étais choquée.
Plus par cette inébranlable indifférence que par le recyclage des deux chiens.
Pourtant, je les aimais bien Rex et Roxane. Mais ils me paraissaient loin de tout ça. Moi tu sais, je ne m’encombre pas la mémoire avec les morts.
Je me disais c’est quoi un compagnon ? Un qui donnerait sa vie pour toi, qui te considère comme Dieu en personne, et que tu peux abandonner sur le bord d’une route ou en faire un rôti de veau ? Moins que les chiens va !
Ah la vache !
Je m’en voulais à moi aussi. Je me trouvais lâche d’avoir refusé de voir toute cette mocheté. Parce que j’étais même pas étonnée. Parce que j’avais envie de lui mettre une bonne claque dans la gueule et que je m’en sentais incapable alors je m’en voulais de ma lâcheté.
Je pensais aimer les gens tels qu’ils sont... Ils sont ce qu’ils sont, tu parles ! C’est une responsabilité le verbe être ! Ca dépasse les envies de “Personnellement en ce qui me concerne moi je...”, ça les transcende !
 Une bonne claque dans la gueule, ça peut être un geste d’amour, mais ça sacrifie le confort. Je ne pensais même pas à André. Moi, j’te dis, je ne suis pas rancunière. Des fois, je me demande même si c’est pas un défaut.
Et puis André, il est chinetoque, on n’y peut rien, il a ses manières.
Et puis Doriane se met à chantonner. Avec sa petite voix de pipeau en bois, pure comme l’enfance.
                                " Glo-o-o-ria in exelcis deo"
Elle me regarde avec son beau regard transparent qui ne cache jamais rien; insouciante comme si tout ce bordel où on vit n’était qu’une illusion et qu’il va de soi qu’il faille n’y attacher aucune importance. Elle me sourit, se remet à chantonner en se finissant les doigts de pieds.
A la voir comme ça, ça me fait fondre la rogne et le dégoût. Quand je suis avec elle, j’ai envie d’être comme elle, le temps où on est ensemble... Le temps de se reposer un peu.
Et puis je me mets à chanter avec elle. Doucement pour ne pas gâcher sa jolie voix avec mes canards de gitane whisky.
                                 Glo-o-o-ria in exelcis deo
                                 Les anges dans nos campagnes
                                 Ont entonné l’hymne des cieux
                                 Lalala...
                                 Glo-o-oria...
 
5
Doriane et moi, on s’est perdu de vue pour une connerie.
Un jour, André m’offre une orchidée; C’était sa deuxième passion ça, les orchidées. Après Doriane, bien sur.
On était en train de prendre le café, il arrive, tout fier, avec son orchidée dans un espèce de vase en porcelaine en forme de boule. Ca faisait comme une grosse perle. Tu parles d’une bonne surprise ! J’étais contente comme tout. Je lui saute au cou, je l’embrasse. Et là, vas savoir pourquoi, voilà la mère Doriane qui se met en colère après lui. Elle l’engueule devant moi comme quoi ça ne se fait pas d’offrir un cadeau sans lui en parler avant, surtout à moi, et patati et patata, comme si je n’étais pas là.
C’était la première fois que je la voyais à ce point en colère. Et ça montait, et ça montait. Moi je restais là comme un rond de flan.
...La plus belle orchidée d’André pour quelqu’un d’autre que pour elle, voilà ce qui l’avait mise dans cet état. Une connerie je te dis !
André, il virait au vert. Qu’est ce que tu veux, la dévotion, ça mène au martyr comme le train à la gare. Ca fait longtemps qu’on le sait.
Et Doriane qui s’abandonne à la colère comme une poufiasse qui se laisse séduire par un chasseur de cul. Elle ne contrôlait plus rien.“... Si tu commence à tourner autour de mes copines” qu’elle disait. Même si je sais que c’est un prétexte de sa colère pour s’exprimer, je commence à rougir des oreilles. Je ne dis rien mais chez moi, la pression monte très vite, crois moi. Quand ça passe dans le rouge, putain  ! J’attrape la tête en ébène qui est sur l’étagère et bing ! J’éclate le plateau de la table en verre.
La vache, ça a fait un grand silence après.
Je dis à André que son orchidée est tatouée sur mon cœur et qu’il ne se fasse pas de bile pour elle, et je donne le truc à Doriane. Tiens, c’est à toi, que je lui dis, ... Le temps qu’elle se fane.
Je m’en vais, bien décidée que si elle vient pas à la maison chercher son pied au cul, elle me reverra pas de sitôt.
Elle n’est jamais venue.
L’orgueil ? Je ne sais pas. ...Le mien, le sien.
L’orchidée d’André, elle m’a appris ça : La beauté, ça révèle toujours la laideur. Parce que la laideur, t’y peux rien tant que tu ne l’a pas remarquée, tant que tu ne t’y es pas salie. Et blessée.
Et puis les fleurs, c’est parce qu’elles arrivent à aimer le fumier qu’elles sont aussi belles.
Peut être une blessure que j’ai pas fait exprès...ou pas comprise. J’en sais rien. Je me rends compte que je ne savais rien d’elle. Tu sais, on ne fait que croire qu’on sait.
                         Glo-o-o-ria...
J’ai reçu une lettre de Doriane ce matin.
Je savais qu’elle habite Nocibé. Ca fait quatre ans, elle m’apprend rien. André est mort. Il est tombé du toit en réparant les dégâts d’un coup de cyclone. On l’enterre demain après midi.
                         Glo-o-o...
putain , ça me fait chier les enterrements ! Se mettre autour d’un macchabée pour arroser des regrets ou laisser couler par les yeux l’amour dont tu ne sais plus quoi faire, tu parles d’une partie de plaisir.
Pleurer, ça lave les yeux, c’est tout ce que ça a de bon. T’y vois plus clair après. Mais pleurer à un enterrement, c’est ridicule, t’y vois pas plus clair à propos de la mort. Et si t’as besoin de ça pour pleurer, ben crois moi, on n’est pas sorti de l’auberge.
                          Les anges dans nos campagnes...
Je vais me prendre une purge de saké sinon je vais me faire chier pendant le voyage.
                         Les anges dans nos campagnes
                         Ont entonné l’hymne des cieux
                         Lalalala...
                        Gloooria in exelcis Deo...

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MessagePosté le: Dim 14 Sep 2008 - 16:57    Sujet du message: MICHÈLE... en attendant le printemps (3) Répondre en citant

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  nouvelle :  
  MICHÈLE ... en attendant le printemps (3)

6Ben la vache ! T’es toujours aussi pin up ma vieille ! J’en reviens pas. Même à un enterrement, t’es belle comme sur les magazines. Tu pourrais poser pour le catalogue des pompes funèbres, ça ne choquerait pas. C’est André qui doit être fier.
T’es un peu pitoyable, je ne dis pas le contraire. Mais juste à la mesure de ton standing. Y a rien qui dépasse. Si t’étais snob, je te ferais honte je suis sure.
Tu me fait penser à une belle veuve d’Agatha Christie avec ton chagrin qui a de la classe. Avec tes grands yeux verts pleins de larmes là...
C’est la première fois que je te vois pleurer, ben ça te va bien, crois moi. Tu devrais pleurer plus souvent.
Je suis un peu distante pour cause du temps et de ton chagrin, mais qu’est ce que je suis contente de te voir ! J’ai envie de te serrer dans mes bras ma vieille ! Tu peux pas savoir ! Depuis tout à l’heure je me retiens.
Les retrouvailles s’entourent souvent de circonstances insolites mais là, c’est chiant toute cette réserve. Mais bon, tant pis. Je suis contente quand même, je m’en fous.
Ah ! Ca fait du bien de respirer ta fragilité ! La vache, c’est frais. Je ne sais même pas si j’ai envie que tu arrêtes de pleurer ou que tu continues. Ca me fait comme de la pluie au sentiment et une bonne douche au coeur. En même temps.
T’es belle quand t’es pas maquillée. Je te préfère. Tu fais plus vieille mais ça, on a l’âge de ses boyaux tant qu’on dépend de l’estomac. C’est la vie, ça.
Mais là, avec ton petit cœur qui saigne un peu, on dirait que ta beauté vient d’avoir ses règles pour la première fois... Ben crois moi !
Non, je ne deconne pas ! Je te jure que c’est vrai. Tu crois que je déconne parce que je suis bourrée comme une pipe pour pouvoir me marrer une dernière fois avec mon niakoué de copain avant de le jeter à l’éternel et au souvenir. Mais je ne rigole pas, je ne t’ai jamais vu cette lumière là, demande à André.
Non, regarde la, elle là. Elle n’a pas eu la présence d’esprit de ne pas se maquiller, ben voilà. Voilà le résultat. Regarde moi ça ! La vache ! Encore une qui voulait faire celle qui contrôle ses vagues émotionnelles. Celle qui maîtrise en société. Cette manie de crâner avec les choses de l’eau, ça fait oublier la vigilance.
Remarque, ça révèle. Le noir qui coule des yeux, ça a beau être du maquillage, y a pas plus vrai.
Sa poudre sur les joues, tu parles, c’est de la poudre au yeux oui ! Si c’était pour éviter que ça brille, c’est réussi parce que c’est pas brillant hein ! Et puis quand la morve a touché le rouge à lèvres, qu’on se mouche, ben voilà le résultat. Ma pauvre, on dirait que t’as deux coquards. C’était pour mettre en valeur tes beaux yeux ? Ah bon ! Ben tu ne t’es loupé qu’à moitié parce qu’avec le carnage autour, on les voit bien là, ça contraste. Ha ça ! La flotte, ça trouble la vue.
Ben tu parles que je me marre. Je ne suis pas venue pour me vautrer dans le chagrin moi, madame ! C’est mon copain qu’on enterre je te signale. Tu peux bien me regarder avec tes yeux offusqués, je m’en fiche pas mal !
Dis donc Doriane qui c’est celle la ? C’est ta sœur ? Elle est venue de Paris ? La vache, c’est chic de sa part. Mais franchement, même si elle est crevée du voyage, ça aurait dû lui effleurer l’esprit que c’était pas le moment de jouer à cache-cache misère avec son pot de peinture.
Avoir l’air, toujours avoir l’air ! C’est du vent ça ! Elle est bonne celle là !
Et André qui a mariné à l’hosto entre deux mondes, à retenir son bus sans lâcher le bout de gras, juste le temps que ta frangine arrive ! Doriane ! Non ! Il te gâte trop ! Il te prend pour une gosse, c’est con, ça t’empêche de grandir. D’ici à ce qu’il vienne te torcher dans tes rêves y a pas loin à vélo.
Je ne l’avais pas reconnue ta frangine. Elle fait plus jeune sur les photos, non ? Oui et puis là avec le barbouillis... La vache !... Mais pourquoi elle pleure ? Elle ne le connaissait pas André. Tu parles d’une solidarité, on avait bien besoin de ça.
Dis donc André, t’es gâté mon salaud ! Les pleureuses et tout, un vrai nabab.
Et Doriane qui se sent faible maintenant. Il ne manquait plus que ça au tableau. T’as vu ça André ? Même ton romantisme se tape un extra aujourd’hui ! T’aurais envie de faire une photo que ça m’étonnerait pas avec ton goût du protocole. Couillon comme t’es...
Quoi je ne respecte rien ? Je respecte la vie, moi ! Je respecte mon copain mieux que la pleureuse parisienne, je crois, non ? Sans prétention. Tu crois que ça fait plaisir à André cette mascarade qui dégouline ? Le chagrin, y a jamais de quoi en être fier, c’est tout. On y passera tous alors, on ne va pas se mettre à pleurer cinq milliard de fois non plus !
Non, je t’assure, la mort d’un proche, il vaut mieux considérer ça comme ... Comme une bonne nouvelle presque. Enfin, tu vois ce que je veux dire. Sinon tu gâches tout le plaisir du repos au macchabée. Avec tout le boucan de la tristesse, tu l'empêches de se concentrer sur son abstraction; Tu le fais chier, quoi!

Voila, voila, calme toi ma chérie. Laisse passer le nimbus. Doucement...
La vache, ça te donnes un de ces regards, je ne m’y habitue pas. Ca donne envie de prendre une pirogue pour se promener dedans.
Dis donc ma vieille, c’est bien la première fois que tu te sens faible depuis que je te connais. Tu me gâtes aujourd’hui, tu parles d’une retrouvaille. Allez! Ne t’en fais pas ma petite puce, ça va aller, oui, je suis là. Voilà, prends mon bras. Tu peux t’appuyer dessus, c’est solide. Voilà, tout doux.
Ah ! Ca fait du bien que tu t’appuies sur moi, la vache ! Alala, merci Doriane, très merci. putain, ça me fait un bien fou...Même à aider une vieille à porter ses courses je me sentirais moins utile, je crois.
...Oui, ben il faudra quand même que apprennes à marcher seule, que tu te muscles un peu les guiboles et les fesses parce que je suis pas une canne. Hein André ?


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MessagePosté le: Dim 14 Sep 2008 - 16:59    Sujet du message: MICHÈLE ... en attendant le printemps (4 et fin)[ Répondre en citant

MICHÈLE ... en attendant le printemps (4 et fin)


nouvelle :

MICHÈLE ... en attendant le printemps (4 et fin..)




7


André ! Ho !
Ouais, t’es pas fier. mais tu vois ? tu vois ? Ta dévotion à la con, elle affaiblit, voilà ce qu’elle fait !


Maintenant, tu te démerdes, c’est vos histoires. Parce que maintenant ta bourgeoise avant de se rendre compte qu’elle ne retrouvera pas un manteau à caprices comme toi, elle risque d’en essayer quelques uns sous prétexte qu’elle a froid. Et vite fait. Tu vois le tableau ? Lamentable !

Avec justification à ta mémoire à chaque fois qu’elle ouvre les guiboles à quelqu’un qui lui joue le toc toc toc je suis amoureux. Parce que t’as vu la carrosserie ? Y aura des amateurs, tu t’en doutes. Parce qu’avec ta manie des petits soins en protection rapprochée, ben Doriane, elle est incapable de solitude. Tu ne peux même pas lui demander trois mois, le temps qu’elle se demande qui elle est, ce qu’elle veut, et ce qui lui importe. Tu vois ? Alors maintenant tu te démerdes !

La flemme mentale, c’est tenace quand t’y a pris goût. Alors en attendant qu’elle se pose une vraie question la petite mère, ben son deuil, tu peux en faire le tien. Elle est bonne celle là !

André ! Ho ! L’abstraction ! Tu fais la gueule ou quoi ? Allez ma vieille ! Maintenant que t’es mort, tu ne vas plus te faire chier avec tes manières niakouées et ta vision partielle. Alors tant qu’à pleurer, pleures de rire !

Ca doit faire un bout de temps que tu ne t’es pas marré aux larmes, hein, l’abstraction ? C’est ça que tu appelais l’amour ?
putain ! Un chic copain comme toi, j’ai jamais osé te le dire. Te secouer un peu les puces. Ma franchise à foutre le pied dans le plat, elle était aux abonnés absents.

Tu vois, on se vante sincèrement de ce qu’on croit être, mais entre ce qu’on croit être et ce qu’on est, il y a un beau palmarès de négligences, crois moi.

Pardon, André. Je m'emporte mais t'as raison, fais de ton mieux à ta manière, vas!

Alors, est ce que c’est par peur de te blesser, ou parce que coté ouverture d’esprit t’étais un peu bouché par ton éducation asiatique en tête de bois cloisonnée et ta dorianomanie ? Je n’en sais rien. Donnes moi les circonstances atténuantes que tu veux, je te fais confiance. De toute façon, ça ne sera encore qu’une justification. Une de plus. J’avais peur de payer ce que ça coûte la vérité, comme tout le monde. C’est tout.

Enlever une illusion à quelqu’un, c’est le priver d’un quart d’heure de sommeil, pas plus. Mais en général, ça suffit pour le foutre en rogne après toi. Il t’en veut. Ca, tu peux me faire confiance, le désillusionné il t’en veut de lui avoir fait gagné un quart d’heure sur le dernier jour de sa vie. Parce que demain, c’est vendu sans garantie. C’est une vue de l’esprit. T’es bien placé pour le savoir, l’abstraction. Alors si c’est pour se faire en vouloir au bout de la ligne droite, tu parles d’une remise de médaille. Moi autant que les autres, j’ai vite fait de dire que je suis pas maso. Parce qu’on sait ce que ça coûte de se faire appeler Pépin la veine.

J’te dis tout ça mais tu connais mieux que moi l’ingratitude, t’es pas jouisseur.

Hé ! Niakoué de mon cœur ! On ne va pas se mettre à pessimiser quand même ! Dans l’état où on est, c’est un toboggan à chialades, crois moi.

Et puis ça sert à quoi de tirer des plans sur la comète ? A l’heure de la vendange on n’a pas encore le vin. C’est du tanin la souffrance.


8


T’inquiète p’tit loup ! Ton amour, si ridicule soit il, il était sincère. C’est ce qui compte. T’en fait pas, ça va aller. T’auras vraiment pas l’air d’un con devant Saint Pierre, ça j’en suis sure. Même s’il se marre un peu de tes conneries. A la porte du paradis ils ont déjà sorti la fanfare et tout le tralala céleste pour toi. Tu peux me faire confiance.

Et puis peut être que la Doriane nouvelle c’est une orchidée de lumière, née de ton dernier soupir ?
T’as vu ça André ? Ca me rend poète le saké ! Ca me change du rhum.

Pardon André. Je m’emporte mais t’as raison, fais de ton mieux à ta manière, vas.

Ho, André ! Tu sais que je suis déjà passée pas loin de la ligne que tu a franchie ? Oui monsieur. Je connais le tunnel. Comme je te le dis. Je ne t’en ai jamais parlé malgré ma grande gueule parce que tu aurais dit que je débloque. Avec ta conception du fondamental c’était même pas la peine. Et puis tu parles ! Je me méfie maintenant. Parce que tu sais bien, toi le premier, que les gens pour ces choses là, ils sont incrédules. Ils leur faut le tampon d’Einstein et du pape s’ils peuvent pas vérifier par eux même.

Et puis même si ils peuvent, ils s’abstiennent soigneusement, crois moi. Ils te traitent de cinglée ou ils disent qu’ils n’ont pas que ça à foutre. Parce qu’ils savent que, forcément, ça bouscule la vision des choses, ça oblige. Après tu peux plus faire comme si tu savais pas.

Ben même quand l’essentiel leur fait vulgairement du pied, Ils oublient les signes vite fait. Pour pas troubler “ désir désir “, leur feuilleton préféré. Ils ont toujours un nouvel épisode en préparation. Et puis n’appelles pas ça fantasme ou projection si tu ne veux pas te les foutre à dos.

Et puis la connaissance, la conscience et tout le bordel, c’est une responsabilité. Ca non plus ils aiment pas. Ils te disent qu’ils en ont bien assez. Je connais la rengaine.

C’est comme la parole ! Les gens, les mots ça leur suffit. Des guirlandes de mots. Que ça dise oui et que ça fasse non, ça ne résonne pas dans leur sincérité des choses. Sans méchanceté, hein !
Et puis s’il y a bien quelque chose dont les gens ont peur, c’est la liberté. La liberté d’être responsable. ... et la vérité.
T’imagines si ils devaient mettre à jour tous leurs mensonges et leurs mesquineries ? Il y aurait plus de place pour la tondeuse à gazon dans le jardin.

C’est pour ça qu’ils se laissent fliquer par le matérialisme et les prétextes. Cherches pas plus loin. C’est bien palpable et ça tient la bonne conscience bien au chaud. Confortablement quoi ! Parce que c’est ça leur truc. Confondre le bonheur et le confort. Le simple et le facile. Salauds de fainéants va ! Après ils vont se plaindre des récoltes !

Et ils te pleurent ! Ah ! Les cons ! Tiens, j’avais oublié à quel point c’est notre bêtise qu’on pleure.

Ouais, putain de tunnel. C’est ça notre existence : une bande de cons perdus dans un putain de tunnel, qui chantent je descends de la montagne à cheval. Avec l’amnésie en option.

Tu sais, c’était à l’époque où je vivais à Tamatave. On était en bringue avec des marins norvégiens, le jour était en train de se lever. Si tu avais vu la mère Michèle, elle en tenait une bonne, crois moi. Je faisais le con à danser le sirtaki sur le pont, et je ne sais pas comment je fais mon compte, je passe par dessus bord. Tu parles, j’étais saoule comme un polack. Et puis tu sais, il y a plein de requins dans le port, à cause des égouts, des déchets de la pêche, tout ça. Tu me croiras si tu veux, mais le temps que je touche l’eau, j’ai vu passé toute ma vie devant moi. Tu m’étonnes qu’on est pas grand chose, moins d’une seconde ça a duré ( Elle rit ) Et puis je me retrouve dans le tunnel. Avec la grande lumière et la musique là, juste devant moi... Et puis je me fais aspirer en arrière. Et la lumière qui s’éloigne, s’éloigne, jusqu’à n’être plus qu’un point. Et puis je me réveille. Enfin on dirait que tu te réveilles mais t’as pas dormi.

Je ne sais pas combien de temps ils ont mis pour me repêcher parce qu’ils ont dû faire vite, tu t’en doutes. En plus, moi qui nage comme un fer à repasser. Mais ça m’a paru long ! J’étais complètement décuitée. J’avais l’impression d’avoir vieillie de dix ans. D’avoir mûrie pareil. Je me demandais ce que je foutais avec cette bande d’ivrognes. J’étais fatiguée comme par un long voyage.

Ils sont dingues ces norvégiens. Que je te raconte.

Il y en avait un qui avait mes miches en projet. Il baragouine je ne sais pas quoi à ses copains, qui lui ramènent une corde et un morceau de viande. Le lascar se met torse nu, s’attache autour de la taille, et voilà mon bonhomme qui se met debout sur la rambarde du bateau avec le couteau et la barbaque dans les mains. Il guette, et au bout d’un moment, il jette la bidoche à la baille. Et quand un requin a rappliqué, il a plongé pour le planter. Ses copains l’on remonté à toute vitesse. Ils se marraient tous comme des bananes. Le requin, une fois qu’il a été blessé, les autres ils ont voulu le bouffer. Ca les rend fous l’odeur du sang. Alors ils se battent, ils se massacrent entre eux. La vache, si tu avais vu ça ! Ca faisait des gros bouillons avec des coups de queue qui éclaboussaient... L’eau, elle devenait rouge, rouge, rouge... Partout autour de nous. C’était impressionnant comme la salle d’attente de la fin du monde, crois moi. Rouge, rouge, rouge... Toute l’eau du port.

ça après le tunnel, j’avais gagné ma journée. Le viking pour sa partie de jambe en l’air, il pouvait aller se rhabiller, il fallait même plus y penser. Je me sentais plus près des anges que du jambon-jambon crois moi.



9

Hé ! Le défunt ! Tu sais quand c’est la dernière fois que j’ai pleuré ? C’est quand Ucelle est morte. Tu sais, la vieille jument qui était chez Bibi.

C’était juste après la saison des pluies. Comme je la sentais engourdie, je me dis je vais l’emmener se défouler un peu. Je lâche la bride à ma vieille carne et on va se taper une bonne virée le long de la rivière. On va voir les crocos, les maquis, les papillons... Tu connais par là bas ? C’est joli hein !

On se faisait des petits galops les pieds dans l’eau, elle adorait ça. Cette fois là comme elle était heureuse ! Si tu avais vu ça ! T’aurais été heureux avec nous. Une nouvelle jeunesse la petite mère Ucelle...

Y a qu’avec les gosses que je suis bien comme avec Ucelle. Que je peux baisser ma garde.
putain ! J’aurai dû me méfier ! ... C’est comme les vieilles idées, quand tu les laisses courir, elles font pas leur âge.

En rentrant, je lui enlève sa selle, je lui mets un bon coup de brosse et je l’emmène au box. Je la vois toute essoufflée, je la taquine “T’es comme moi, tu ne récupère plus aussi vite qu’avant, hein ma vieille ! “. Et puis là, juste devant le box, badaboum ! Elle s’écroule. Elle soufflait comme un ventilo, elle me regardait avec des yeux tout exorbités, on voyait le blanc tout autour. Je cours chercher Bibi. Quand il est arrivé il l’a tout de suite vu. Il me dit que c’est une crise cardiaque et qu’il n’y a plus rien à faire et il va chercher un fusil.

Moi, je restais là à chialer comme une madeleine en lui demandant pardon. Elle, elle me regardait avec la douceur des yeux malgré le blanc de douleur tout autour. Ce jour là j’ai vraiment chialé, crois moi. J’étais là comme une grosse conne, je lui tenais la tête sur mes genoux en lui disant ça va aller, ça va aller... Tu parles ! Le chagrin ça peut rendre aussi con que le bonheur. Souvent c’est kif kif .

Qu’est ce qu’on peut dire comme conneries pour consoler les gens de mourir, j’te jure !
Et on oublie de les remercier. merde ! merde !...
C’est bien qu’ils aient autre chose à faire sinon ils se foutraient sérieusement de notre gueule parce qu’il y a matière, crois moi.

Quand Bibi est arrivé, il m’a dit dégages tu vas te salir. Je voulais pas, tu parles. Moi, je voulais qu’elle meure dans mes bras, parce que c’était mon amie. Il m’a attrapé comme une poignée de plumes et il m’a balancé à deux, trois mètres. Même pas le temps que je me relève, il lui avait mis le canon entre les yeux et ping !

Je hurlais non de chagrin, je tapais sur Bibi. Il m’a dit “calmes toi Michèle, on ne pouvait rien faire d’autre , arrêtes “. Il me tenait avec ses grosses mains, ses yeux brillaient, tu parles, il avait les boules qui empêchent d’avaler, lui aussi. Ca m’a ramené à plus de décence. Après on s’est saoulé comme des cochons.

... Ce coup là j’ai été malade à crever. Crois moi ça fait mal une crise de foie quand ça te retourne les tripes comme une poche où on cherche une dernière pièce. C’est l’alcool et le chagrin, ça. Je ne supporte pas le mélange. La vache j’ai gerbé mes tripes et mes boyaux avec mon chagrin.

C’est un chic type Bibi. Oui, je sais, tu ne l’aimait pas parce qu’il regardait Doriane comme une pouliche à débourrer. Pourtant ça devrait te faire plaisir, les chevaux c’est toute sa vie.

Tiens, je ne t’ai pas dit ! Tu sais ce qu’il a fait ? Il a acheté le bras de rivière sur l’Ikopa. Tu sais, juste avant Ambatou, tu vois où ? Ouais, le truc juste après les rizières. Il a tout acheté. Et tu sais ce qu’il a fait ce couillon ? Il a fait une grande butte et il a construit sa maison dessus. Comme ça, en Décembre, quand la rivière est en crue, il remet ses chevaux à Ivatou et il rentre chez lui ... Tiens toi bien, en barque ! J’te jure ! Il laisse sa voiture sur le bas côté de la route et il rentre chez lui en barque. Tu parles d’un farfelu ! Quand tu vas chez lui que tu le vois amarrer sa barque aux marches du perron, tu ne peux pas t’empêcher de te marrer, crois moi.

Ben tiens, j’ai fait le nouvel an chez lui cette année. On a mangé du poisson. Pur jus. Sans surprise. Hein niakoué de mon cœur ?

Ben tu vois, maintenant que c’est ton tour de te faire bouffer par les asticots, je suis tentée de te demander si tu crois toujours que c’est ce qui résume cette putain existence : bouffer et se faire bouffer. Qu’est ce que t’en penses l’abstraction ?

Moi je préfère passer au barbec’ . Finir en lumière et chaleur. Comme symbole, je trouve ça plus beau que barbaque à saouler les asticots.

Banane flambée de Michèle, tu vois le tableau ?

Avec la technologie qu’on a on devrait arriver même à faire un espèce de feu d’artifice avec le macchabée. Ça serait au poil, ça !
Mais bon, chacun fait à sa manière.

Avec Bibi on a bu un Gewurtz vendange tardive, houlala. Je ne sais pas comment il a fait pour se le procurer. Bibi, c’est sa danseuse le pinard.

On a passé la nuit à se pochetronner comme des philosophes, à boire du bon vin en refaisant le monde. Saint Emillion, Pomerol...On parlait bien et tout... Il y a des moments pour parler de demain sans faire d’hypothèque sur l’avenir.

Dehors il pleuvait comme vache qui pisse, la rivière était dingue. Aussi saoule que nous !

Tu vois le désincarné, l’ivresse c’est un truc comme l’amour. C’est plus ou moins sacré. C’est l’oubli de soi qui fait ça. Quand on arrive à arrêter de se regarder sans que ce soit de la négligence. Qu’on arrête de se retenir, qu’on se donne tel qu’on est à se partager la joie...et ben on est mieux vivant. C’est pas l’alcool qui rend malade ou con ou méchant ou facile ou... ou mal saoule quoi ! Non c’est pas l’alcool ! Tss ! tss ! tss ! Négatif. C’est le manque de respect envers l’ivresse. Oui monsieur. Comme l’amour, j’te dis ! C’est sacré ! Il faut s’appliquer.

T’as remarqué qu’il y a un genre de pochetrons qui a tendance à refaire le monde ? C’est Dieu qui parle en eux, ça. C’est parce qu’ils retrouvent un peu des pouvoir créateurs de l’enfance. Une réminiscence, ça s’appelle. Le problème c’est qu’ils savent rarement s’en servir. Par faiblesse. Alors si ça reste du bla-bla, ben avec le temps, ça prend de la critique et de l’amertume ; ou de la prétention. Ca vaut pas mieux que la politique, tu comprends ?

Quand on aime le bon vin, on augmente ses chances d’être un bon chrétien !



10


Ce matin là, Bibi et moi on est sorti sur le pas de la porte prendre l’air du levé du jour. Les autres, ils ronflaient comme des moines. Il flottait encore à seau. Bibi, il s’est foutu à poil et plouf ! sans mettre un doigt de pied avant . Il a bataillé un peu avec le courant, et puis il est remonté. Il était tout essoufflé, il souriait. “ J’adore que l’eau me passe sur la terre, qu’il me dit. Ca nettoie la trace de mes pas”.

La flotte arrivait presque au toit des écuries, elle charriait des troncs d’arbres, je me disais qu’avec le courant qu’il y a, si ça continue ça va embarquer tout le bordel, et Bibi il était là, à poil sous la pluie, pas inquiet le moins du monde, à faire le poète dessaoulé “ J’adore que l’eau me passe sur la terre...” Ca m’a tellement touchée, la vache !

Bibi, il est fragile comme un gosse. Il peut bien avoir du poil au dos et une carrure de gorille, il est sensible, c’est tout.

Tu sais André, Bibi, c’est mon copain depuis longtemps. C’est un vrai copain. Il m’a jamais touché. Il remplit jamais son verre sans remplir le mien. Et puis il a complètement confiance en moi. Tu vois, par exemple, il sait que je ne le laisserai jamais finir de saouler sa nuit tout seul.

Je crois que je suis la seule femme avec qui il se saoule vraiment, alors tu vois...

Tiens, je vais t’en raconter une, l’abstraction. Maintenant que t’es mort, à toi je peux le dire, je sais que tu sauras fermer ta gueule.
Quand il était gosse Bibi, il est rentré dans la légion à cause d’une bonne femme. Il a butté un copain à lui parce qu’il braconnait le cul de sa belle. Une trahison, un histoire à la con, quoi !

Et hop ! vingt ans de légion pour pas être jugé.

Ben ouais c’est con, mais qu’est ce que tu veux ? La sincérité du sentiment ça peut rendre violent quand le cœur est trop sensible. C’est inévitable à cet âge là. Tu imagine ce qu’un gamin de vingt ans peut se raconte quand il veut mettre des majuscules à l’amour ?

Depuis, il est resté seul. Il a pas confiance aux femmes.

Il est fier comme d’une victoire de ne plus les haïr, c’est déjà ça. Mais il leur en veut quand même de lui avoir mis un bémol à ce qu’il se racontait de l’amour, ça...

On s’en ai pris des murges ensemble, tu t’en doutes. Ben si tu voyais son cœur, c’est une vieille plaie béante. Ses armes à feu, son karaté, ses jurons, tu parles ! C’est de la tendresse piétinée tout ça, du fragile qui voudrait exister, de la pureté en loques !
Humilier l’amour ça laisse de ces séquelles ! On devrait faire plus gaffe. C’est pas à toi que je vais l’apprendre trépassé de mon cœur. Avec ta dignité pleine de pansements, là...

Bibi, il dit que pour aimer une femme, il faut lui faire complètement confiance et que c’est trop risqué pour qu’il se le permette. Tu vois la solitude du Lucky Luke ? Quand j’imagine les histoires de nounours qu’il se raconte avant de dormir, ça me fait mal à l’imagination.

Tu sais ce qu’il m’a dit ce salaud ? Une fois je lui demande “Et moi alors ? “ t’as pas confiance en moi ? “ Toi, t’es pas une femme qu’il me répond. Comme ça, sans penser à mal. Couillon va !

Bibi, il traite les femmes comme des juments parce que l’homme, il trouve toujours un moyen à lui d’aimer la femme. C’est plus fort que lui. Même si c’est en lui cravachant la croupe pour la sensibiliser à l’inconstance du genre féminin.
Sacré Bibi. T’inquiètes ma vieille, un jour il aura coulé assez de flotte pour lavé le passé, fais moi confiance. Même s’il faut attendre que tu sois vieux, un jour tu diras que tout ça, c’est de la connerie. Juste le temps de comprendre à quoi ça sert. Sur ce coup là, je ne peux pas t’aider, j’en sais rien. Chacun son programme pédagogique, il faut que tu te démerdes tout seul. Quand on ne triche pas, chacun sa souffrance pour maître d’école. Chacun ses limites.

Ouais, chacun ses limites.

putain de limites, va ! ... On peut bien s’écorcher les genoux et le cœur...Et la compréhension, et la sincérité, et le temps ! ...On peut bien se faire chier, se faire chier à ne pas arriver à te passer par dessus, t’en a rien à fiche ! putain de limitation de merde !

Salope va !

Et puis quand on réussit, tu souris à notre maigre victoire et tu fais un pas plus loin, tu joue à l’horizon, tu te fous de notre gueule ! Tu nous laisses toujours espérer avant de nous dire que l’espoir n’est qu’une spéculation optimiste sur l’avenir ! Salope ! Salope va ! Regardes ! j’ai encore l’adrénaline qui monte avec de la moutarde au nez à cause de toi !Tu me fous encore en pétard alors que je sais que ça sert à rien !
Tu me fais chier ! Voilà ce que tu me fais !
Et je suis pas la seule ! Regardes, t’es en train de me gâcher l’adieu, là !

Pardonnes moi de troubler ta sérénité post mortem, André. Mais c’est plus fort que moi, ça me fout en rogne.

Bon, l’abstraction, c’est pas que je m’ennuie à te partager la pensée, mais le saké commence à me peser sur l’estomac et j’ai les nerfs qui commencent à dire basta. Et puis la relativité t’appelle alors je ne vais pas tarder à te jeter à l’éternel.
T’inquiètes pas pour Doriane, je vais l’aider à remettre le pied à l’étrier.

Elle revient à Tana, elle t’a dit ? Le temps de liquider son bazar à Nocibé. Je l’attends. Elle va vivre un peu ici, le temps d’apprendre à parler de demain. Alors tu vois ? Ca commence bien. C’est important le début. On ne peut rien construire si les fondations ne sont pas saine. Tu le sais, ça.

T’as vu comme elle te pleure ? J’imaginais pas ça d’elle. Tu savais toi ?... Tu parles d’une écluse à refermer, je ne l’aurait jamais cru si fragile. Avec ta protection rapprochée, elle même l’avait oublié, je suis sure. Ben voila !

merde! Pourquoi il faut toujours qu’on aie pas le choix pour apprendre ! Hein ? Je vais te le dire, moi : parce qu’on croit qu’on sait. La paresse et l’orgueil, tu parles d’un cocktail !

Et puis même quand on se remet en question, on a peur du poids des conclusions, alors on en choisit des où on se trouve encore beau; Et si ça se trouve, on a peut-être même un peu raison de faire comme ça pour se survivre alors t'as qu'à voir Bordel ! putain de bordel ! ... Pardon l’abstraction.

Enfin, ne te fais pas une goutte de bile, elle apprendra, fais moi confiance.

Comme on dit, la souffrance est bon professeur et la solitude bon oculiste. Je veillerai au grain et au mercurochrome, je te promets.
Même si on sait ce que ça vaut les promesses, tu peux me faire confiance, parole de Michèle.

Bon, allez ! Il faut que je retire ma tête des idées qui te concernent, parce qu’il y a demain sur le gaz.


Bon. Vieille couenne, n’oublies pas de passer mes salutations respectueuses, ma gratitude émerveillée et tout le tralala de l’autre côté du voile.

Bon , allez ! Cette fois je me casse la pensée. T’inquiètes pas le moins du monde, André, j’honore toujours mes engagements. D’ailleurs je vais commencer par botter le cul à Doriane. Ca a assez attendu cette histoire, c’est l’occasion ou jamais. Comme ça, ça fera un coup de starter, y a pas de hasard, je te dis ! C’est la vie, ça !


Allez ! Salut désincarné de mon cœur ! A une de ces cuites ! ... Ou à quand ça sera mon tour!




FIN


_________________
La vérité est la lumière de feu que te dicte ton coeur.
"Shanti-Om"


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MessagePosté le: Aujourd’hui à 09:49    Sujet du message: MICHÈLE ... en attendant le printemps (1-2 & 3)

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