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Krishnamurti - à Ojai en Californie - 5ème Causerie - le 11 juin 1944

 
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damejane
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MessagePosté le: Dim 4 Nov 2012 - 14:49    Sujet du message: Krishnamurti - à Ojai en Californie - 5ème Causerie - le 11 juin 1944 Répondre en citant

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Krishnamurti - à Ojai en Californie
- 5ème Causerie - le 11 juin 1944






Tant que nous n'avons pas compris les problèmes impliqués par l'avidité, ainsi que je l'expliquais dimanche dernier, le conflit et la douleur de notre vie quotidienne ne pourront être dissipés. L'avidité revêt trois principaux aspects : la sensualité, l'attachement au monde, et la recherche de l'immortalité personnelle, qui correspondent à la satisfaction des sens, au désir de prospérité, à la recherche du pouvoir personnel et de la gloire. Si nous analysons l'avidité qu'ont nos sens de s'assouvir, nous comprenons son insatiabilité, ses tourments et ses exigences toujours croissantes. Son terme est la misère et le tourment. Si nous examinons l'attachement au monde, il nous révèle aussi d'incessantes disputes, de la confusion et de la douleur. Le désir d'immortalité personnelle naît de l'illusion, car le soi est un résultat, un produit fabriqué; et ce qui est assemblage, résultat, ne pourra jamais comprendre ce qui est sans cause, ce qui est immortel.


Les voies de l'avidité sont très complexes et difficiles à dissoudre, car l'avidité est la cause de notre misère, de nos conflits. Tant que l'on n'y mettra pas fin, on ne connaîtra pas la paix ; sans sa complète extinction, la pensée-sentiment se tourmente et la vie devient une horrible lutte. L'avidité est la racine de tout égoïsme, de toute ignorance. Elle cause la frustration et le désespoir. Tant qu'elle n'est pas dépassée, il n'y a pas de bonheur, pas d'apaisement créateur.


L'avidité sensuelle révèle une pauvreté intérieure; le désir d'accumuler engendre un monde de brutales rivalités, les valeurs du monde sensible et le désir d'immortalité ou de pouvoirs personnels font naître la domination, le mystère, le miracle, qui empêchent la découverte du réel. Des désirs mondains jaillissent la violence et les guerres, et il n'y a de paix que lorsque l'avidité, sous ses différentes formes, est comprise et dépassée.
Quand, sans comprendre cette cause première, nous nous contentons de développer en nous la vertu, nous ne faisons qu'affermir le moi, source d'ignorance et de douleur, le moi qui joue différents rôles et cultive des vertus diverses pour son propre plaisir.


Nous devons comprendre cet aspect changeant de l'avidité, son adaptabilité, ses ruses et ses manières de sauvegarder sa propre satisfaction. Le développement de la vertu devient la forteresse du moi, tandis que la vertu véritable consiste à libérer de l'avidité la pensée-sentiment. Cette délivrance, qui est la vertu, est semblable à une échelle, elle n'est pas une fin en elle-même. Sans elle, il n'y a ni compréhension, ni paix. Fortifier la vertu par opposition à autre chose, c'est encore renforcer le moi. Car toute avidité, tout désir, est particulariste, limité ; vous aurez beau essayer de l'ennoblir, de le rendre vertueux, à cause de ce particularisme, il demeurera borné, petit et suscitera donc des luttes, de l'antagonisme et de la douleur. Toujours, il connaîtra la mort.
Donc, aussi longtemps que la semence de l'avidité demeure, sous quelque forme que ce soit, il y aura tourment, pauvreté et mort. Si nous développons la vertu sans comprendre l'avidité, nous ne faisons pas apparaître cette immobilité créatrice de l'esprit- cœur qui, seule, contient le réel.


Si nous ne comprenons pas les subtilités de l'avidité, tout effort pour nous adapter à notre entourage, pour introduire la paix dans nos rapports avec la famille, avec le prochain, avec le monde, sera vain, puisque le moi, l'instrument de l'avidité, reste l'acteur principal. Comment est-il possible de délivrer de l'avidité la pensée-sentiment? En devenant lucide : en étudiant et en comprenant le moi et ses actions, cette délivrance de l'avidité s'accomplira. Tout refus ou toute acceptation, tout jugement ou toute comparaison doivent être écartés si l'on veut comprendre. En devenant lucides, nous découvrirons ce que sont l'honnêteté, l'amour, la peur, la vie simple et le problème complexe de la mémoire.


Un esprit qui doute, qui se contredit, ne peut savoir ce que sont la candeur, l'honnêteté. L'honnêteté requiert l'humilité et il ne peut y avoir d'humilité que si vous connaissez votre état de contradiction intérieure, votre incertitude. La contradiction, l'incertitude subsisteront tant qu'existeront l'avidité et le doute au sujet des valeurs, des actions, des rapports humains. Celui qui est certain est obstiné, irréfléchi ; celui qui sait, ignore. En prenant conscience de cette incertitude, vous rendez possible le détachement, l'impartialité. L'humilité commence par le détachement. Voilà le premier degré de l'échelle. Ce degré doit être tout usé, car vous y avez posé souvent le pied. L'homme qui est conscient de son détachement cesse d'être détaché; mais celui qui s'est soucié de l'avidité et de ses voies devient vertueux sans faire l'effort d'acquérir la vertu ; il est dénué de passion sans l'avoir recherché. Mais sans une lucidité candide, on n'arrive ni à la compréhension, ni à la paix.


Question : En plus du gaspillage du papier, entendiez- vous sérieusement dire que nous devrions noter chaque pensée et chaque sentiment?

Krishnamurti :

J'ai suggéré l'autre jour que, pour nous comprendre, nous devons devenir conscients de ce qui se passe en nous et que, pour nous étudier, la pensée-sentiment doit se ralentir. Si vous l'observez, vous verrez comme elle se meut rapidement: les pensées et les sensations se succèdent sans rapports entre elles, vagabondes et distraites. Il est impossible de suivre, d'examiner une telle confusion. Pour ordonner et clarifier, j'ai suggéré que vous preniez note de chaque pensée-sentiment. Ce mécanisme tourbillonnant doit ralentir son allure pour être observé, et le fait d'écrire chaque pensée-sentiment peut aider à cela.

De même que vous voyez chaque mouvement dans un film au ralenti, ainsi en limitant la vitesse de l'esprit vous devenez capables d'observer chaque pensée, l'insignifiante et l'importante. L'insignifiant conduit à l'important, aussi ne l'écartez pas en l'appelant mesquin. Puisqu'il est là, il témoigne de la petitesse de l'esprit, et l'écarter de la sorte ne rend pas l'esprit moins banal, moins stupide. L'écarter, c'est aider l'esprit à demeurer petit, borné ; mais en prendre conscience, le comprendre, c'est aller vers de grandes richesses.

Si quelques-uns parmi vous ont essayé d'écrire ainsi que je le proposai il y a deux semaines, ils sauront comme il est difficile de noter chaque pensée, chaque sentiment. Vous n'emploierez pas seulement beaucoup de papier, mais vous serez incapables de noter toutes vos pensées-sentiments, car votre esprit est trop rapide dans ses distractions. Mais si vous avez l'intention de noter chaque pensée-sentiment, pour insignifiante et stupide qu'elle soit, l'inavouable comme la flatteuse, même si vous n'y parvenez que difficilement au début, vous vous apercevrez bientôt d'une chose particulière. Puisque vous n'avez pas le temps d'écrire chaque pensée-sentiment, car vous serez obligé de prêter attention à d'autres sujets, vous verrez qu'une des couches de la conscience en garde le souvenir pour vous.

Quoique vous ne soyez pas directement attentif en vue de l'écrire, vous trouverez néanmoins que vous demeurez intérieurement en éveil, et lorsque vous aurez de nouveau le temps d'écrire, vous verrez revenir à la surface ce que la conscience plus profonde a retenu. Si vous relisez ce que vous avez écrit, vous vous surprendrez en train de condamner ou d'approuver, de justifier ou de comparer. Cette approbation ou ce refus empêchent l'épanouissement de la pensée-sentiment et il n'y a alors pas de compréhension. Si, vous abstenant de condamner, de justifier ou de comparer, vous réfléchissez à vos notes en essayant de comprendre, vous découvrez que ces pensées-sentiments sont les indications de quelque chose de beaucoup plus profond. Vous commencerez ainsi à simplifier ce miroir qui reflète vos pensées- sentiments sans altération. En les observant, vous comprenez vos actions et réactions et, de cette manière, la connaissance de soi se fait plus étendue et plus profonde.

Vous ne comprenez pas seulement l'action et la réaction présentes momentanées, mais aussi le passé qui a engendré le présent. Et, pour cela, vous devez être dans le calme et la solitude. Mais la société ne vous les accorde pas. Vous êtes obligés de vous mêler aux gens, d'exercer à tout prix une activité extérieure. Si vous êtes seul, vous êtes considéré comme antisocial ou étrange, ou bien encore votre solitude vous fait peur. Mais dans le processus de l'auto-lucidité, on découvre bien des choses sur soi-même et, par conséquent, sur le monde.

Ne considérez pas ces notes écrites comme une méthode nouvelle, ou une nouvelle technique. Essayez! L'important est de devenir conscient de chaque pensée-sentiment, car la connaissance de soi en jaillit. Vous devez entreprendre le voyage de la découverte de soi ; ce que vous trouverez ne dépend pas d'une technique – la technique empêche la découverte – et c'est la découverte qui est libératrice, créatrice. L'important n'est pas votre décision, votre conclusion, votre choix, mais ce que vous découvrez, car c'est cela qui amènera la compréhension.

Si vous ne désirez pas écrire, devenez conscients de chaque pensée-sentiment, ce qui est bien plus difficile. Prenez conscience, par exemple, de votre rancune, si vous en avez. En prendre conscience, c'est en reconnaître la cause, comprendre pourquoi et comment elle a été emmagasinée, comment elle façonne vos actions et réactions et comment elle vous est un compagnon fidèle. Assurément, percevoir avec pleine lucidité la rancune, l'antagonisme, implique tout cela et bien plus encore, et il est très difficile d'y arriver en un seul instant, d'une façon complète, mais si vous commencez, vous verrez bientôt des transformations se produire. Si vous ne pouvez être si perceptifs, notez vos pensées-sentiments, apprenez à les étudier avec une tolérante impartialité et, peu à peu, vous en découvrirez tout le contenu. C'est cette découverte, cette compréhension, qui est le facteur de libération et de transformation.



Question : Parliez-vous sérieusement quand vous avez suggéré, la semaine dernière, que l'on devait se retirer du monde aux environs de quarante-cinq ans?

Krishnamurti :

Je l'ai dit sérieusement. Jusqu'à ce que la mort nous surprenne, nous sommes presque tous tellement pris par les désirs de ce monde que nous n'avons pas le temps de chercher profondément, de découvrir le réel. Se retirer du monde nécessiterait un changement radical dans nos systèmes éducatifs et économiques, n'est-ce pas? Si vous vous retiriez, vous n'y seriez pas préparés, vous vous sentiriez perdus, vous ne sauriez que faire de vous-mêmes. Vous ne sauriez comment penser.

Vous créeriez probablement de nouveaux groupes, de nouvelles organisations avec des croyances, des étiquettes, des brassards nouveaux et, une fois de plus, vous seriez actifs extérieurement, accomplissant des réformes qui en nécessiteraient d'autres à leur tour. Ce n'est pas cela que j'entends. Pour vous retirer du monde, vous devez y être préparé : par un certain genre d'occupation, par la création d'un bon entourage, par l'établissement d'un État adapté, par une éducation adéquate, et ainsi de suite. Si vous étiez ainsi préparés, abandonner la mondanité à n'importe quel âge en serait la conséquence naturelle, non anormale ; vous vous retireriez pour vous plonger dans le courant d'une conscience profonde et pure, vous vous retireriez non dans l'isolement, mais pour trouver le réel, pour aider à transformer la société et l'État, toujours en voie de cristallisation, toujours en conflit. Cela impliquerait un genre d'éducation tout différent, un bouleversement de notre ordre social et économique. Un tel groupement de personnes serait complètement dissocié de l'autorité, de la politique, de toutes les causes qui font naître la guerre et l'antagonisme entre les hommes.

Une pierre peut diriger le cours d'une rivière, de même un petit nombre de personnes peuvent diriger l'évolution d'une culture. Toute grande chose se fait de cette manière.
Vous direz probablement que la plupart d'entre nous ne pourraient se retirer, même s'ils le voulaient. Naturellement, vous ne pouvez tous le faire, mais certains d'entre vous le peuvent. Vivre seul, ou dans une petite communauté, cela demande beaucoup d'intelligence. Or, si vous pensiez vraiment que cela en vaut la peine, vous le feriez non pas comme un acte superbe de renoncement, mais comme une chose naturelle et intelligente qu'un homme sensé peut faire.

Il est extrêmement important que quelques êtres au moins n'appartiennent à aucun groupe particulier, ni à aucune race, ni à aucune religion. Ils créeraient la véritable fraternité humaine, car ils chercheraient la vérité. Pour se libérer des richesses extérieures, la conscience de la pauvreté intérieure est nécessaire; elle fait apparaître des richesses cachées. Le courant de la culture peut changer de direction grâce à quelques individus éveillés. Il ne s'agit pas d'inconnus, mais de vous et de moi.


Question : N'y a-t-il point, parfois, des problèmes si importants qu'il faille les aborder objectivement et non pas seulement sous l'angle de la connaissance de soi? Par exemple, la question des narcotiques meurtriers que le Japon écoule en Chine? Voilà une des multiples formes de l'exploitation dont nous sommes vraiment responsables. Y a-t-il un moyen, en dehors de la violence, par lequel nous pourrions contribuer à arrêter cet horrible procédé, ou devons-nous attendre que la conscience individuelle s'éveille, et suive son cours?


Krishnamurti :

Périodiquement, un groupe de gens en exploite un autre, et cette exploitation provoque une crise violente. Cela est arrivé de tout temps : une race domine une autre, l'exploite, la massacre, pour être à son tour opprimée, dépouillée, réduite à la misère. Quelle solution à cela? Peut-on y remédier par une législation extérieure, une organisation extérieure, une éducation extérieure, ou par la compréhension des causes intérieures et contradictoires qui sont la source du chaos et de la misère? Vous ne pouvez saisir le sens de ce qui est intérieur sans avoir compris ce qui est extérieur. Si vous essayez simplement de réduire la race qui exploite et opprime l'autre, vous devenez à votre tour l'exploiteur, le tyran.


En adoptant de mauvaises méthodes pour une juste fin, la fin se trouve transformée par les moyens. Tant que nous ne comprenons pas cela profondément, d'une manière durable, le simple fait de réformer le mal par de mauvaises méthodes ne produit qu'un autre mal ; ainsi cette réforme en nécessite une autre. De cela nous croyons en voir l'évidence et, pourtant, nous nous laissons persuader du contraire, par crainte, par la propagande, ou par autre chose ; ce qui indique que nous ne comprenons pas la vérité.
Si tel est l'individu, ainsi est la nation, l'État. Or, vous n'êtes pas capable de transformer votre prochain, mais vous pouvez être certain de votre propre changement.


On peut empêcher, par des méthodes violentes, par des sanctions économiques, et ainsi de suite, qu'un pays en exploite un autre. Mais quelle garantie y a-t-il que cette nation, qui met un terme à la cruauté d'une autre, ne sera pas à son tour tyrannique et inhumaine? Il n'y a aucune sorte de garantie. Bien au contraire, en s'opposant au mal par de mauvais moyens, la nation, l'individu, deviennent cela même qu'ils combattent. Vous pouvez édifier la structure d'une excellente législation destinée à contrôler et à réprimer, mais s'il n'y a pas de bonne volonté et d'amour fraternel, le conflit intérieur et la pauvreté font explosion et produisent le chaos.

Aucune législation n'empêchera l'Occident d'exploiter l'Orient, ou peut-être l'Orient d'exploiter l'Occident à son tour; mais aussi longtemps que, individuellement ou par groupe, nous nous identifions à telle ou telle race, pays ou religion, il y aura la guerre, l'exploitation, l'oppression, la famine. Tant que vous admettrez la division et la longue liste de divisions absurdes comme celle qui fait dire, par exemple: l'Américain, l'Anglais, l'Allemand, l'Hindou, etc. ; tant que vous ne prendrez pas conscience de l'unité des hommes et des rapports qui les lient, il n'y aura que massacres et douleur. Un peuple guidé, contenu uniquement par des lois, est une fleur artificielle, belle à voir, mais vide à l'intérieur.


Vous répondrez sans doute que le monde n'attendra pas l'éveil individuel, ou l'éveil de quelques-uns, pour changer son cours. Oui, il poursuivra sa route aveugle et prévue. Mais il s éveillera grâce à chaque individu qui pourra s'affranchir de l'état d'esclavage dû à la division, à l'attachement au monde, à l'ambition personnelle, au désir de puissance. Par sa compréhension et sa compassion, la brutalité et l'ignorance pourront prendre fin. Ce n'est qu'en son éveil que réside l'espoir.



Question : Je veux aider les gens, les servir. Quelle est la meilleure façon de le. faire?


Krishnamurti :

Commencez par vous comprendre et vous changer: c'est le meilleur moyen. Dans ce désir d'aider et de servir les autres se dissimulent un orgueil caché et la suffisance. Si vous aimez, vous servez. Proclamer qu'on veut venir en aide est un cri de la vanité.
Pour aider votre prochain, vous devez vous connaître, car vous êtes le prochain. Nous sommes extérieurement dissemblables, jaunes, noirs, bruns ou blancs, mais nous sommes tous poussés par l'avidité, la peur, la convoitise ou l'ambition ; intérieurement, nous nous ressemblons beaucoup. Sans connaissance de soi, comment peut-on connaître les besoins des autres? Si vous ne vous comprenez vous-même, vous ne pouvez comprendre un autre, ni le servir ; vous agissez dans l'ignorance et créez ainsi de la douleur.

Examinons tout cela. L'industrialisme s'étend rapidement sur le monde, poussé par l'avidité et la guerre. Il peut procurer des emplois, nourrir plus de gens, mais quel est le résultat général? Qu'arrive-t-il à un peuple parvenu à un niveau très haut de technique? Il sera plus riche, il aura plus d'autos, plus d'avions, plus de séances de cinéma, des maisons plus grandes et mieux construites, mais qu'en est-il des individus en tant qu'êtres humains? Ils deviennent toujours plus cruels, ils vivent en automates et sont de moins en moins créateurs. La violence doit se propager et le gouvernement devient alors l'organisation de la violence. L'industrialisme peut amener de meilleures conditions économiques, mais quels épouvantables résultats: taudis, antagonismes entre la classe ouvrière et les autres, entre patrons et esclaves, entre capitalisme et communisme.

Il y a là toute une situation chaotique qui va se répandant en différents points du monde. Nous déclarons avec optimisme que le niveau de la vie sera relevé, que la pauvreté sera bannie, qu'il y aura du travail, de la dignité, de la liberté et le reste. Mais la division entre riches et pauvres, entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le recherchent, cette division et cet incessant conflit continuent. Quelle en sera la fin? Que s'est-il produit en Occident? Des guerres, des révolutions, d'éternelles menaces de destructions, un complet désespoir où l'on ne sait qui aide et qui est aidé, qui sert et qui est servi.

Lorsque tout se détruit autour de nous, ceux qui pensent doivent en rechercher les causes profondes, mais peu semblent le faire ! L'homme qu'une bombe explosive a chassé de sa maison doit envier l'homme primitif. Vous apportez sûrement la civilisation aux peuples dits arriérés, mais à quel prix! Vous servez, peut-être, mais regardez plutôt ce qui se produit dans votre sillage. Ceux qui comprennent les causes profondes du désastre sont peu nombreux. On ne peut détruire l'industrie, ni supprimer l'avion, mais on peut déraciner les causes qui produisent leur emploi néfaste: les causes de leur effroyable emploi résident en vous. Vous pouvez les déraciner, ce qui est une tâche ardue; mais parce que vous ne voulez pas affronter cette tâche, vous essayez de codifier la guerre ; vous établissez des accords, des ligues, une sécurité internationale, mais la cupidité, l'ambition les dominent et les guerres et les catastrophes s'ensuivent inévitablement.

Pour aider votre prochain, vous devez vous connaître ; il est, comme vous, le produit du passé. Nous sommes tous reliés les uns aux autres. Si vous êtes intérieurement contaminé par l'ignorance, la mauvaise volonté et la colère, vous propagerez inévitablement votre maladie et vos ténèbres. Si vous êtes intérieurement sains et harmonieux, vous répandrez la lumière et la paix; autrement vous ajouterez au chaos et à la misère. Se comprendre nécessite de la patience et une vigilance tolérante; le moi est un livre aux nombreux volumes qui ne peut se lire en un jour; mais si vous en commencez la lecture, il vous faut lire chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe, car ils contiennent les appels du tout. Le commencement en est la fin. Si vous savez lire, la suprême sagesse sera découverte.



Question : Ne peut-on être lucide que dans les heures de veille?


Krishnamurti :

Plus vous êtes conscients de vos pensées- émotions, plus vous le devenez de votre être entier. Les heures de sommeil deviennent alors l'intensification des heures de veille. La conscience fonctionne même pendant le soi-disant sommeil, c'est un fait bien connu. Si l'on réfléchit profondément à un problème sans pouvoir le résoudre, et qu'on « dort dessus », selon l'expression courante, au matin, on trouve que ses solutions sont plus claires, et on sait comment agir; ou bien on perçoit un nouvel aspect du problème, qui aide à l'éclairer. Comment cela se produit-il? On peut entourer ce fait de mystère et de niaiseries, mais que se passe-t-il réellement? Dans le soi-disant sommeil, la mince couche de conscience consciente est tranquille et peut « être réceptive » ; elle s'est préoccupée du problème et, à présent fatiguée, elle est immobile, relâchée de sa tension.

Alors les suggestions des couches plus profondes de la conscience se laissent discerner et, à notre réveil, le problème paraît plus clair et plus facile à résoudre. Ainsi, plus vous êtes conscients de vos pensées- sentiments pendant tout le jour et non pas pour quelques secondes, ou pendant une période déterminée, plus l'esprit s'apaise, devient vigilant, capable ainsi de comprendre les avis profonds et d'y répondre. Mais il est difficile d'être conscient de la sorte ; la conscience n'est pas habituée à être si intense. Plus la conscience est éveillée, plus l'esprit profond coopère avec elle, et une compréhension plus profonde et plus vaste prend place.

Plus vous êtes conscient pendant les heures de veille, moins vous avez de rêves. Les rêves sont l'indication de pensées-sentiments et d'actions incomplètes, incomprises, qui demandent une nouvelle interprétation, ou encore de pensées-espoirs frustrées et qui nécessitent d'être pleinement comprises. Certains rêves son sans importance. Ceux qui ont un sens doivent être interprétés, et cette interprétation dépend de votre perspicacité, de votre capacité de ne pas vous identifier à un de vos personnages. Si vous êtes profondément conscient, cette interprétation n'est pas nécessaire; mais comme vous êtes paresseux, vous consultez, si vous pouvez le payer, un spécialiste qui interprète vos rêves à sa manière.

Peu à peu, vous tombez sous sa dépendance ; il devient le nouveau prêtre, et vous vous êtes chargé d'un nouveau problème. Mais si vous êtes lucide, même pour une courte période, vous voyez que cette lucidité brève, aiguë, pour furtive qu'elle soit, commence à éveiller une nouvelle sensation, qui n'est pas engendrée par l'avidité, mais qui est une faculté libérée des limitations et des tendances personnelles. Lorsque vous devenez lucide d'une manière plus profonde, plus large, cette faculté, cette sensation acquerra de la force ; ainsi, vous serez toujours lucide, même si votre attention se porte sur d'autres sujets. Vous serez certainement pris par des devoirs nécessaires qui requerront votre attention quotidienne, mais cette lucidité intérieure restera en éveil. Elle sera semblable à une plaque sensible de photographie, sur laquelle chaque pensée-sentiment s'imprime pour être étudiée, assimilée, comprise. Cette faculté, cette perception nouvelle est de la plus haute importance, car elle révélera ce qui est éternel.



Ojai, le 11 juin 1944

_________________
La vérité est la lumière de feu que te dicte ton coeur.
"Shanti-Om"


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MessagePosté le: Dim 4 Nov 2012 - 14:49    Sujet du message: Publicité

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